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Par : webmestre
Publié : 12 octobre 2013

La prise en charge syndicale de la souffrance au travail - P. Davezies

Philippe DAVEZIES chercheur en psych-odynamque et maître de conférence en médecine & santé au travail, est intervenu lors du stage « et voilà le travail » organisé par Solidaires en septembre 2013.

Au cours de cette conférence, Philippe DAVEZIES évoque les mutations dans le monde du travail depuis 30 ans et leurs conséquences sur le monde syndical et les salariés en particulier.

 

Constat d’une sollicitation grandissante des salariés par rapport au travail qui s’avère être liée à la subjectivité de chacun-e. Aujourd’hui, constat de nouvelles formes de valorisation du capital et de l’évolution des critères de performances de l’entreprise : de plus en plus de salariés doivent fournir une réponse non pas au chef mais au client donc changement radical par rapport à l’organisation du travail taylorienne.

On est passé d’un travail administré par « le haut » à un travail piloté par la demande (« serviciliation »). C’est une transformation en profondeur du monde du travail car il y a co-construction avec le destinataire de la production. Certains objectifs échappent à la hiérarchie. Du coup, on observe une montée des questions éthiques chez les salariés : « est-ce que ce je fais est bon ? ». C’est le genre de questions que se posait le chef avant, donc transfert de la hiérarchie au salarié.

 Constat que la hiérarchie a perdu la main dans les années 80 car l’évolution de la demande rend difficile la prévision : du coup prescrire le travail devient difficile, on assiste à une « montée en puissance de l’incapacité des chefs ».Le management s’est déplacé de la production vers l’administratif ( montée des questions de gestion, finances). L’évaluation du travail devient plus abstraite avec des critères éloignés de la production.

Double mouvement avec le développement de la « professionnalité » , soit la capacité à s’adapter aux situations, à différentes injonctions & le développement d’une évaluation comptable quantitative. Certaines situations ne peuvent faire l’objet d’une évaluation quantitative et cela génère donc des situations de souffrance pour les travailleurs car à la finale, il n’y a pas de reconnaissance du travail réellement effectué.

Aujourd’hui les salariés doivent affronter cette contradiction. L’intensification du travail a modifié la perception de la qualité dans la mise en œuvre des tâches. Le salarié doit faire lui-même le tri, faire un arbitrage en fonction de ses propres valeurs et expériences.

C’est un facteur puissant d’individualisation du travail qui est source de conflictualité ( 17% des salariés se disent confrontés à l’hostilité et pas seulement de la part des chefs). Le travail aujourd’hui tend à isoler les salariés et rend du coup plus difficile une mobilisation collective.

 Dans le champ syndical, il devient urgent de parler de cet isolement & de ses causes. Parler du travail ne va pas de soi car les (ré)actions relèvent souvent du domaine de l’instinctif & non pas du rationnel : « quand on agit, c’est le passé qui parle ! »

Les études de neuropsychologie & d’ergonomie montrent que la réflexion suit toujours l’action. De plus, le cerveau efface les situations harmonieuses pour ne retenir que les défaillances. Par ailleurs le chef inonde le salarié de résultats normés auxquels celui-ci ne peut répondre car les résultats dont il dispose sont « effacés ». Ce qui est prégnant est la défaillance. Du coup les salariés vont mobiliser les discours normés qui circulent comme « harcèlement moral », « on ne critique pas le travail des collègues » : ce qui est discuté dans le monde syndical est la défaillance. Ce qui est positif reste du domaine privé.

 Nécessité de faire émerger la parole sur le monde du travail tel qu’il est aujourd’hui. Les salariés résistent aujourd’hui dans des formes différentes de celles des organisations syndicales. Le problème est que cette résistance est atomisée.

L’idée est donc de faire du syndicat un outil pour l’action des salariés : refaire de l’enquête syndicale, soit passer d’un discours général à des questionnements par rapport à des situations spécifiques. Les premiers destinataires sont les salariés : il faut faire émerger la pensée collective. Les valeurs communes sont liées au métier.

Combattre l’argument de l’inéluctabilité économique tenu par les managers qui s’oppose au discours des salariés qui perçoivent le discours managérial comme contre économique. Les salariés ne doivent plus se considérer comme victime mais comme ayant une autorité en la matière.

L’évolution des conditions de travail appelle à plus de démocratie dans les entreprises.

Le point d’achoppement est la contradiction entre les normes sociales et les normes du marché. L’isolement face aux situations de travail est défavorable à la prise de parole. La reconnaissance des travailleurs est liée à leur capacité à s’affirmer.